‘Le Formulaire de Consentement’

‘Le Formulaire de Consentement’

October 14, 2019 French 0

Le professeur avait subi son « accident vasculaire cérébral », comme le chirurgien l’avait appelé, vers la fin juin.  Heureusement pas devant une classe.  Imagine !  « Regardez les gars, Monsieur Dupont pète les plombs ! »  Ils étaient gentils, pour la plupart, ses élèves, mais quand même, il ne voulait jamais être vulnérable comme ça, surtout pas en public. Non, il avait été chez lui, et se préparait pour la journée, après avoir promené le chien, quand soudain il ne voyait plus du côté droite.  Et puis, il y avait eu une douleur plus vive que normal pour une migraine.  Sa fille lui a cherché des paracétamols, et il avait promis qu’après une petite vingtaine de minutes, ça irait, on partirait à l’école comme toujours.  Mais à la fin d’une demi-heure, il ne voyait toujours pas bien.  Curieux, il s’était dit.  J’espère que ça ne soit pas quelque chose de grave, hé hé.  Quelle honte de sauter l’école pour un simple mal de tête.  Enfin les enfants ont dû aller au collège en train – il avait laissé un message incohérent à ses collègues pour s’excuser jusqu’à la pause, et il avait essayé de dormir un peu, en espérant que ses problèmes visuels allaient se résoudre vite après, comme toujours. 

 

Cette situation s’était répétée deux fois de plus pendant la journée.  Il s’était rendormi après la première fois – ça n’avait pas marché.  Il avait dû laisser d’autres messages.  Désolé, pas possible de conduire, comme il ne voyait pas, ça va être mieux demain, vraiment désolé.  Il devrait conduire le minibus demain, alors pas question que ça continue.  Sa femme lui avait téléphoné.  Elle s’était inquiétée, lui a dit d’appeler un médecin ; il ne voulait pas : il voulait dormir. 

 

Mais le lendemain il n’y avait toujours pas de changement.  C’était comme au début.  Ça, c’était bizarre, et sa femme, vraiment inquiète cette fois, avait insisté.  Le médecin au téléphone, qui avait la voix d’un élève de première, l’avait écouté solennellement, en lui posant des questions dont il ne se souvenait plus.  Pouvait-il se rendre à l’hôpital dans la ville à côté ?  Impossible, puisqu’il ne pouvait pas voir pour conduire.  On allait envoyer une ambulance chez lui à la campagne à côté de Vouvray alors.  Ben non, c’est pas nécessaire, juste un médicament plus fort et dormir, c’est tout ce qu’il faut, n’est-ce pas ?  Sa femme s’est fâchée : ‘moi je t’emmène, arrête tes conneries !  Ils n’auront pas dit ça pour rigoler.’ 

 

Le voyage aux urgences à l’hôpital à Tours s’était vite passé, le paysage flou, déformé par les tâches rouges et blondes qui inondaient sa vue.  Les lumières scintillantes et brutales des couloirs lui le rendaient malade, c’était comme une combinaison de la gueule de bois et du mal de mer.  Dans le parking, il avait eu un moment de peur.  Sortirait-il jamais de ce bâtiment ?  Il avait fait une petite valise juste en cas où, ce qui avait inquiété davantage sa femme, mais il avait préféré se préparer pour la possibilité de rester là-bas un peu.  Puis, à ce moment-là, dans la voiture stationnée, il avait pris la main de sa femme, l’avait assuré qu’il l’aimait, que, quoi qui arrive, il voulait la protéger, elle et les enfants de… mais de quoi, enfin ?  C’était lui qui ne pouvait pas voir, pas conduire, il ne pouvait rien faire, et il était tout d’un coup conscient de sa propre mortalité.  Il s’était toujours imaginé comme grand-père un jour, conduisant un cabriolet, toujours en bonne santé, riant avec un verre de rouge à l’âge de cent ans.  Allait-il tout manquer ?

 

Les infirmières étaient gentilles et efficaces, toutes organisées avec une férocité hystérique par leur chef, un jeune chinois avec l’air un peu camp et même l’accent de ‘Franck’, le planificateur de mariage du film américain ‘Father of the Bride’ qu’il avait regardé avec ses élèves de seconde à Noël. 

 

Le professeur avait essayé de dormir dans un fauteuil en plastique, mais il avait glissé chaque fois qu’il s’est endormi pour un instant, et avec le bruit et la tête qui tournait, il n’y est pas arrivé.  Vers quatorze heures, ils ont proposé une espèce de scan.  Le médecin est venu le chercher, et l’avait accompagné à son cabinet, où il a dû se mettre dans une machine qui a claqué.  Il avait tellement envie de dormir. 

 

Encore une attente énorme.  Deux heures, même plus.  En attendant Godot.  Ça c’est une pièce trop longue en plus.  Sa femme était avec lui, en essayant de se rassurer, et de le rassurer aussi.  Mais le professeur pouvait voir la peur dans ses yeux.  Il commençait à se fâcher maintenant.  Impatient, il avait compris au fond que le délai devait apporter des mauvaises nouvelles.  Une tumeur au cerveau ?  Plus que deux semaines de vie ?  Il commençait à roder dans le couloir, mal au cœur, et devait s’excuser auprès d’une jeune infirmière qu’il n’avait pas vue et qu’il avait renversée.

 

Quand on lui avait dit de ce ton qu’il reconnait du jeune homme au téléphone, que, effectivement, il avait souffert un accident vasculaire cérébral, il avait ri avec soulagement.  Sa femme lui avait tendu la main, en pleurant, en essayant de le rassurer.  Mais à ce moment-là, il était vraiment à l’aise.  Si c’était bien ça, ce qu’il ne croyait pas au fond, ce n’était pas trop sérieux, sûrement il allait retrouver la vue dans 24 ou 48 heures.  Il avait vu ses parents, tous les deux, souffrir des attaques beaucoup plus graves que ça et s’en remettre.  Il était toujours jeune par comparaison.  Pas question que ça soit quelque chose de vraiment sérieux. 

 

Il a dû passer une nuit à l’hôpital, entouré de vieux, de pauvres hommes et femmes trente ans plus âgés que lui, toussant, crachant, paralysé, pissant et chiant partout.  L’odeur était vraiment horrible : la mort, la peur, le désinfectant. Il avait répondu aux questions des infirmiers et médecins comme il fallait : courtois, railleur, il voulait cacher à lui-même et à sa femme l’inquiétude qui l’envahissait après les mots du grand chirurgien consultant, un certain Monsieur Salman Turkei, un grand homme imposant et peu souriant.  Il avait apparu le lendemain entouré d’infirmières et avec deux médecins juniors dans son sillage.  Ils avaient tous les deux l’air de victimes, les épaules tendues, les yeux regardant par terre, et il les grondait sans cesse.  Sa manière étaient à la fois celle d’un tyran, d’un mauvais prof, d’un misogyne aussi – il était beaucoup moins dur avec le jeune homme qu’avec la femme, une jeune chinoise, qu’il humiliait à côté de chaque malade.  Quand son tour est arrivé, le professeur pensait à l’interrompre, à lui dire qu’il ne fallait pas traiter les gens comme ça, qu’il n’accepterait pas l’avis de quelqu’un si impoli, mais il s’est tu.  Il n’avait pas la force, et ce n’était pas le moment.  Il n’arrivait pas à se concentrer, et les lumières étincelantes le troublaient, créaient des fantômes dans son imagination.  Le grand chirurgien lui avait dit d’un ton sec et peu sympathique que la plupart de ceux qui allaient retrouver la vue la retrouveraient pendant les premiers deux jours après une attaque.  Il afficha un visage convenablement triste pour un instant, sachant que le professeur était déjà à quelques 48 heures de son attaque, mais ses yeux froids n’exprimaient aucun intérêt ou sympathie.  ‘Va te faire foutre, grand connard, qu’est-ce que tu sais de moi ?  Toi, entouré de vieillards pourris, tu n’as aucune idée à qui tu parles – moi, je serai l’exception,’ s’était-il dit à lui-même, mais en haut, il a souri poliment, et a simplement dit, ‘Merci docteur, on va voir’. 

 

Tout ça s’était passé il y a trois mois.  On a diagnostiqué les causes de l’attaque : il avait apparemment un ‘foramen ovale perméable’ : il fallait fermer un tout petit trou dans le cœur par lequel pouvait passer des caillots.  Alors il s’était présenté à l’hôpital à Paris, où un chirurgien beaucoup plus sympa lui avait recommandé la procédure.  ‘Eh bien, oui, il y a des risques, cher Monsieur, mais on touche du bois, personne n’est jamais eu des complications avec moi, et j’ai fait pas mal de procédures, ne vous inquiétez pas.  Il y a une possibilité de provoquer un autre accident vasculaire cérébral mais comme j’ai dit ceci est peu probable.  En fait, vous accepterez les risques pour prévenir d’autres risques plus graves.’  Le professeur avait hoché la tête sans hésitation. 

 

Les mois après l’attaque, il avait eu du mal a accepté que la vie allait changer : ça serait un changement temporaire, s’était-il dit.  Ses collègues et amis ont été super gentils, et le collège aussi d’ailleurs.  Il se sentait entouré de chaleur humaine, d’amitié, d’espoir pour l’avenir, et ne se laissait pas douter qu’il retournerait un jour enseigner.  Au moins, il n’a pas exprimé ses doutes devant les autres.  Il ne voulait pas décevoir la famille, ses amis.  Il voyait déjà mieux, il a affirmé à tous.  Ce n’était pas, et peut-être ne serait jamais une récupération complète, et il ne lui était pas encore permis de conduire, mais il ne considérait jamais que sa condition allait vraiment durer.  Un jour ça irait.  Il se sentait coupable, pour le travail qu’il avait créé pour tout le monde, mais il ne voulait ni être un fardeau ni s’apitoyer sur son sort, ce qu’il avait toujours trouvé agaçant et lamentable chez les autres.  Il essayait de se moquer en public, de jouer le clown, pour que ça ne soit pas un supplice pour ses amis d’être près de lui.  Les médecins l’avaient parlé d’une ‘optimisme prudente’ envers l’avenir.  Il faudra prendre douze, même dix-huit mois, mais sûrement il verrait encore des améliorations.  Tous connaissaient la brutalité du docteur Turkei, et essayaient de lui donner l’espoir qualifié dont leur collègue trop sévère lui avait privé.  Mais en attendant, l’essentiel était de prévenir d’autres attaques, et pour ça, il fallait cette procédure cardiaque. 

 

Après avoir fait la marche de la honte en chemise rayée d’hôpital, bas de compression blancs et chaussettes rouges, tout au long de l’aile nord jusqu’à l’autre côté du bâtiment dans le sud, il avait dit au revoir à sa femme à la porte des salles d’opération.  Puis il a dû attendre encore une heure – d’abord l’anesthésiste est venu, un homme barbu d’origine arabe, avec une voix douce et rassurante.  Monsieur Dupont s’était dit que la barbe était un peu longue, et qu’il espérait qu’il ne laisserait pas trainer des poils dans sa blessure, mais ensuite avait honte de son racisme pensé.  L’homme a parlé avec un professionnalisme admirable, vérifiant plusieurs fois l’état de santé de Monsieur Dupont, qu’il n’avait pas de problèmes dentaires, qu’il ne fumait pas, lui expliquant exactement ce qu’il allait faire, et que, en se réveillant, il se sentira tout de suite en pleine forme.

 

Le chirurgien est revenu, avec sa bonhommie militaire.  ‘Eh bien, jeune homme, prêt à faire face à l’ennemi ?’  Il lui a tendu une feuille, le formulaire de consentement.  De nouveau, le chirurgien a expliqué qu’il était obligé de lui prévenir des risques théoriques, que la procédure pouvait mener à une autre attaque, si un caillot passe par le trou pendant que l’on place l’appareil.  De nouveau, les assurances que ça soit peu probable.  Le professeur a signé.  Quoi d’autre pouvait-il faire ? 

 

Il a été mené dans la salle, finalement.  Entouré d’infirmiers, ils lui ont parlé pour le mettre à l’aise, en commençant à lui attacher des moniteurs, et Monsieur Dupont se sentait obligé de bavarder un peu, de répondre à leur gentillesse, de jouer le jeu, enfin de les mettre à l’aise eux même – il n’allait pas les contrarier avec ses petites craintes, avec une éruption hystérique, alors il a fait l’effort d’être un peu charmant, bien que l’infirmière à gauche avait des tatouages qu’il n’aimait pas, et des piercings qui lui semblait peu hygiéniques.  L’anesthésiste lui a pris la main, lui a parlé de ses loisirs.  Le professeur a pensé à sa femme, à ses enfants, à la cuisine, aux repas de famille, et il a commencé à raconter comment il aimerait promener le chien une fois qu’il était sorti de l’hôpital.  Et puis c’était le néant. 

 

Une seconde plus tard, mais en réalité, une heure après, il se réveille tout d’un coup.  L’infirmière lui parle.  ‘Monsieur Dupont, vous êtes dans la salle de réveil, la procédure a été un succès, l’appareil semble bien situé.  Vous m’entendez Monsieur Dupont ?’

 

Dupont l’entend parfaitement.  Que se passe-t-il ?  Il commence à sourire, à parler à la jolie infirmière, à laremercier pour l’avoir soigné.  Comme prof d’anglais, il veut s’assurer qu’il peut toujours parler la langue dont il a besoin pour son travail.  ‘Good afternoon, what time is it ?’  Elle le regarde, sourire interrogatif.  Il essaie encore une fois, mais la bouche ne bouge pas.  Il essaie de remuer les pieds, à gauche, à droite, puis les mains.  Rien.  Que se passe-t-il ?  L’infirmière répète son nom.  ‘Monsieur Dupont ?’  Il dit ‘oui, je suis là, qu’est-ce qu’il y a ?’, mais il n’y a pas de son.  Pas un mot.  L’infirmière le regarde fixement, le front se plisse, elle tourne et crie, ‘Monsieur le docteur, venez s’il vous plaît’. 

 

Le professeur avait signé le formulaire de consentement, comme font les parents qui envoient leurs enfants avec lui en séjour linguistique à Londres.  Il avait accepté les risques.  Mais il ne les avait pas compris.  Pas vraiment.  Tout comme les parents qui ne s’attendent pas à ce que leurs chers enfants soient tués dans un accident de route.  Tout ira bien, non ?  Comme toujours.  Il n’y a jamais d’accident, pas pour nous.  Comment peut-on vraiment comprendre sa propre fragilité, jusqu’à ce que ça soit trop tard ?  On signe, mais les risques, ce sont pour les autres, n’est pas ?  Le héros de l’histoire s’en sort toujours. 

 

Un hurlement de rage, d’impuissance, d’horreur et de désespoir a surgi dans la gorge de Monsieur Dupont, mais tout ce qui lui a échappé était une mince traînée de salive.

 

Julian Károlyi

October 2019

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